Assise à sa fenêtre, Juliette observe un 90e printemps qui se réveille tranquillement. Bientôt les branches dérouleront leurs petits bourgeons prometteurs. Pourtant, le fond de l’air frais d’avril lui rappelle qu’il est encore trop tôt pour y croire. Pour la première fois, Pâques ne coïncidera pas avec une résurrection, ni avec une cuisine pleine de monde, pense t’elle.Tout ceux qui la connaisse la qualifie de monument de courage, mais là, c’est une tristesse incontournable qui s’est infiltrée dans le cœur de Juliette. Depuis un mois, son fauteuil la berce tendrement pendant le thé d’après-midi. Et le soir, son fauteuil continue de la bercer inlassablement jusque tard. A l’approche de la nuit, la dame sage repasse en boucles chacun des moments partagés avec son homme, avant qu’une vague de fond vienne les séparer brutalement.

Juliette a pris son courage à deux mains lorsque le médecin lui a demandé de cesser de visiter son homme au CHSLD. C’était mieux ainsi lui promettait-on. Pour le protéger lui, mais aussi pour les mettre tous deux à l’abri d’un ennemi de la santé. C’était pour une couple de semaines, disait-on. Par amour et par solidarité, elle a dit oui; sachant bien que c’était l’unique option. Mais voilà qu’elle constate que la guerre à l’ennemi invisible est en train de faire le tour de la planète et que la quarantaine s’étire de maintenant à jamais. Le confinement obligé a renversé le sablier et le temps lui échappe soudain. Une éternité se dessine tristement dans le cœur de Juliette.

Aujourd’hui, comme des milliers d’hommes et de femmes de sa génération, son cœur étreint une vie de souvenirs. Plus de soixante cinq ans de souvenirs avec son homme. Elle pense souvent à ces années fabriquées de partages, de retrouvailles, de naissances, de bonheur, d’enfants qui grandissent, de sacrifices, de joies, de surprises, de célébrations, de deuils, de saisons, de voyages, de larmes et d’amour. Beaucoup d’amour. Plus de soixante cinq années qui ont contribué à garder la flamme allumée dans son regard. Une flamme qui est toujours restée allumée dans sa maison. Mais la pandémie est venue brutalement mettre sa vie sur pause.

Femme de courage et de résilience, Juliette garde espoir mais certains jours les larmes exercent leur droit. Reverra-t-elle son homme pour partager leurs rendez-vous quotidiens? Et lui, reverra t’il son aimée, celle qui a traversé toutes ces saisons si fidèlement avec lui? Maintenant, cloîtrés, chacun de leur coté, ils espèrent tenir la promesse d’un voyage qu’ils s’étaient juré de faire ensemble jusqu’à la fin.

« Ce qu’il nous reste de plus précieux aujourd’hui, c’est de s’accompagner, se prendre la main et plonger notre regard dans le regard de l’autre pour y revoir toute la beauté de notre histoire »admet Juliette

Des centaines, des milliers d’hommes et de femmes, proches aidants et aidés, ont du faire le choix de vivre séparés afin de préserver leur santé et leurs capacités physique et mentales. Une décision déchirante pour eux et pour leur famille. Lorsque un des deux partenaires a eu besoin de soins spéciaux il est souvent devenu vital d’opter pour une résidence avec des soins adaptés. Cette étape est toujours éprouvante alors que le confort du chez soi est remplacé par des rendez-vous quotidiens en résidence. “Mais on s’adapte, on découvre la joie de se revoir, de se visiter, de partager des moments précieux, de se raconter des souvenirs, de prendre une marche autour de la résidence, de visiter la famille même pour de brèves sorties, de partager un repas, de se toucher la joue et d’échanger des câlins. Car ce sont ces rendez-vous privilégiés qui donnent de la saveur à notre vie”. Témoigne en silence le cœur de Juliette.

Parce que même vécu dans la plus grande discrétion, l’histoire de Juliette comme des centaines d’histoires de nos aînés cloîtrés nous rappelle la fragilité et la force des liens qui nous unissent.

Si la pandémie, comme un voleur, a voulu rafler leur temps et leurs moments précieux, elle n’aura pas réussi à dérober tout de ce qui est toujours vivant dans le cœur des Juliette et des Roméo de ce me monde.

Tous droits réservés – Diane Noel 2020

 

Note: Cette histoire est inspirée d’une situation vécue. Les noms ont été changé.