Dans nos résidences les consignes seront élargies. Les prises de conscience également. Plus que jamais nos cœurs sont tournés vers notre responsabilité commune. Je vous partage cette réflexion rédigée hier.
par Diane Noel
Dans sa mémoire fissurée, ses souvenirs disparaissent tranquillement. Les sables mouvants ont englouti son histoire, comme le sable fin qui nous glisse entre les doigts. On dit que lorsque il fait trop sombre dans un cœur fatigué, l’horloge du temps ne retient plus les souvenirs. Alors pour cette aînée, le cadran s’est déréglé. Un jour elle a commencé à errer entre deux univers. Un pied dans le présent, l’autre dans des hiers confondus. Elle habite maintenant une résidence trop grande, avec des étrangers qui, comme elle, ont oublié leur vie d’avant. A chaque jour, son cœur regarde à la fenêtre parce le cœur lui, n’a pas oublié qu’elle avait une vie avant. Aujourd’hui il ne reste qu’une bande annonce qui repasse dans sa tête comme un vieux film. Elle se souvient de son fils qui venait la faire danser l’après midi; elle se souvient des mains douces de sa fille qui coiffait ses cheveux, des rires de son petit fils après la messe du dimanche. Dans sa mémoire résiliente, devenue docile par trop de lassitude, elle ne sait plus si elle attend un câlin ou la fin.
Dans une autre résidence trop grande qui ressemble à toutes les résidences trop grandes, un homme se souvient. À la fenêtre de sa petite chambre, le soleil du printemps 2020 a disparu. Il a disparu comme l’amoureuse de ses 68 derniers printemps. Non, le soleil ne vient plus jamais. Sur le seuil de sa chambre une silhouette blanche apparaît de temps en temps. Chaque fois il espère. Mais chaque jour il pleure en silence autant qu’un homme fort peut se le permettre. Personne n’aura jamais les yeux bleus de mer de sa douce, pense t’il souvent. Personne ne touchera son bras comme elle seule sait le faire. Sa mémoire se souvient de tout. Même de la promesse faite à Dieu d’être ensemble pour le meilleur et le pire. Maintenant que pire attend comme un voleur, il ne lui reste que le regard de son aimée pour lui donner cette paix nécessaire pour le voyage. En être privé est d’une tristesse qu’il n’a jamais cru possible.
Dans les CHSLD et les autres types de résidences qui ont pour mission de prendre soin, ils sont des milliers à attendre le cœur gros, le cœur fatigué. Dans leur lit, esseulés ils attendent le dernier quai de gare. Ils attendent, d’un coté les êtres chers et de l’autre la fin qui approche. Les questions et la souffrance de la trop grande solitude ont fait place à la résignation. Auront-ils le temps de se toucher, d’échanger des regards et des silences, de se dire au revoir dignement, d’immortaliser des pages du bon vieux temps, de serrer une main ridée et fidèle une dernière fois?
Ils sont des milliers à mourir un peu plus chaque jour. Des milliers à attendre la chaleur des bras, une caresse sur leur joue fripée. Des milliers à se demander pourquoi il a fallu se préparer à devenir vieux, si c’est pour finir dans une prison ou on ne vous apporte même pas des oranges. Quand l’ennui dure trop longtemps il se transforme en lassitude. Et la lassitude lorsqu’elle perdure ressemble à la mort. Comme un nourrisson oublié dans son berceau, nos aînés sont plongés dans un sentiment d’abandon sans nom.
La pandémie nous renvoi tout simplement sur écran géant une situation qui était déjà là pour des milliers d’entre eux oubliés, délaissés, mis de côté. Notre société a mis la barre bien haute sur ses priorités. On ne peut le nier. La société c’est aussi chacun de nous. Notre système économique et social a organisé une grosse machine. Une machine trop grosse pour fonctionner à l’échelle humaine. On a fait du système de santé une usine de production de soins, compartimentée par spécialités, par zones étanches avec une réglementation qui doit passer par les dédales d’une hiérarchie savante avant de redescendre sur le plancher des vaches avec des solutions.
Nous avons tous notre part de responsabilité. Tous autant que nous sommes. Parce que l’accompagnement de nos aînés jusque dans l’âge fragile de la fin de vie, ça commence pendant la vie justement. Notre accompagnement est toujours porté par les valeurs qui nous soutiennent. Les proches aidants sont un levier essentiel de l’organisation. Ils étaient épuisés avant la pandémie. Beaucoup de choses devront être repenser pour accompagner mieux. Car la proche aidance, ça commence dans nos familles, dans les liens tissés, entretenus et nourris au fil des jours. L’accompagnement ça commence dans le respect que nous avons les uns des autres au quotidien, tant les enfants envers leurs parents que l’inverse. L’accompagnement se déploie dans la lucidité de taire les différents qui nous ont éloignés de notre propre fratrie parfois; dans la volonté de pardonner et d’accepter les différences. Ça commence dans la solidarité, l’humilité et la reconnaissance que chaque petit geste fait une différence pour embellir la vie du grand âge. L’accompagnement commence dans notre capacité de tisser des liens véritables – au-delà des conflits de loyauté qui sont l’apanage de certaines familles.
Le véritable accompagnement se fera en ouvrant nos milieux de vie au changement, en créant des espaces où les générations ont toutes quelque chose apporter – et en créant une coalition entre les familles et les équipes de soins.
Accompagner nos aînés dignement avec constance et tendresse pour le temps qui reste c’est possible.
Les proches aidants, les aidants secondaires, les membres de famille élargie, les équipes de soins médicaux et chacun des acteurs du système de la santé, depuis les ressources humaines jusque la direction générale d’un ministère, tous nous faisons partie du même voyage car tous et chacun de nous, nous nous retrouverons un jour assis à la fenêtre d’une maison trop grande, à se demander où sont passés tous ceux que nous aimons.
A l’heure ou cet article était publié, les consignes étaient levées avec la permission de visiter nos proches dans les résidences. Ces deux derniers mois nous auront permis de repenser nos modèles d’accompagnement et de prendre chacun notre part de responsabilité individuelle. 
Droits réservés 5 mai 2020